PHILIP LE ROY

La nouvelle révélation du thriller Français

chapitres_leroy


J’ai coupé ce chapitre en passant de la version 1 à la version 2 du tapuscrit de La Dernière Arme, impliquant la suppression de trois cents pages sur les mille du premier jet. Beaucoup de chapitres, des rushes comme on dirait au cinéma, furent coupés. La version finale qui sera publiée est la version 3, qui a subi une deuxième épuration. Au cours de ce montage drastique mais nécessaire au rythme du roman, j’ai dû enlever avec regret la scène suivante qui m’avait demandé une semaine d’écriture, mais qui n’était pas indispensable à l’histoire. Dans un souci d’authenticité, je l’avais détaillée à l’extrême et alourdie de détails techniques. Il s’agissait de rendre crédible le combat de Nathan Love contre un village entier. La scène se situe en Éthiopie. Je vous la livre telle quelle, en bonus.



La pluie avait cessé de tomber. Heureusement, car avec la force avec laquelle elle s’était abattue, elle aurait tout laminé.

Lorsque Nathan revint à lui, il était paralysé. Il ouvrit les yeux sur un ciel dégagé et une chaleur torride. Une odeur de forêt mouillée, de sudation, d’urine et de fumée lui parvenait aux narines. Il percevait une langue étrange. Il y avait des visages autour de lui. Un coup dans les côtes le ramena à une réalité inquiétante. Il était entièrement nu, écartelé, les membres attachés à quatre piquets plantés dans le sol. Il releva la tête pour voir à quoi ressemblait cet endroit peu accueillant. Le village était celui qu’il avait aperçu du haut de la colline. Les visages appartenaient à ses habitants. Ils étaient peints en blanc, exprimaient à la fois de la curiosité, de la liesse et de la haine. Comme après la capture d’une bête fauve. Les hommes, dont les torses exhibaient des peintures qui soulignaient les parties saillantes de leur ossature et les faisaient ressembler à une armée de squelettes, s’excitaient en brandissant des bâtons longs. Deux d’entre eux agitaient des fusils-mitrailleurs, seule trace de modernité dans ce bond en arrière dans le temps. Ils sautaient sur place à l’instar des guerriers Massaï, en faisant cliqueter les colliers, les bracelets et autres bijoux d’acier dont ils s’étaient ornés. L’un d’eux portait les chaussures de Nathan qui alourdissaient sa danse chaotique. Ce qui le frappa le plus, en dehors du coup de pied qu’il venait d’encaisser, c’était l’apparence des femmes. Dans leur lèvre inférieure était coincé un plateau de terre cuite qui pouvait atteindre la circonférence d’une assiette à dessert. D’autres, de la taille d’une soucoupe, étaient encastrées dans le lobe de leurs oreilles. Leurs visages barbouillés de blanc tenaient sur un socle de colliers empilés les uns sur les autres. D’énormes grappes de petites tresses de couleur rouille leur tombaient sur le front tandis que le reste du crâne était rasé. Elles n’avaient plus rien d’humain, au sens classique du terme. Leurs poitrines pendaient sous des ribambelles de colliers parmi lesquels s’accrochait parfois un nourrisson. Les vêtements de la tribu étaient réduits à des haillons bariolés qui leur servaient de tuniques ou de pagnes.

Nathan avait sauté d’un jet privé équipé du nec plus ultra de la technologie moderne pour atterrir dans une ethnie qui semblait remonter aux balbutiements de la civilisation.

Un garçon, qui devait posséder la seule chemise du coin, s’approcha en courant pour lui shooter dans la cuisse. Nathan hurla car l’impact avait rouvert une plaie. Trouvant la réaction amusante, un autre enfant l’imita. Un troisième, qui aurait pu jouer les mannequins pour une publicité d’Action contre la Faim, visa Nathan avec une pierre qui frôla sa tempe et l’éclaboussa de boue. Ses camarades se moquèrent de lui en s’esclaffant. Le jeune, vexé, ramassa un nouveau projectile et cette fois percuta le front. Les autres firent de même, déclenchant une pluie de cailloux qui s'imprimaient sur sa chair en multiples points de douleur. Une voix rauque et grave s’éleva du brouhaha et stoppa le carnage. La foule de silhouettes efflanquées s’écarta pour laisser passer un homme, grand et musclé, le crâne couvert d’une épaisse couche de terre glaise, les oreilles percées de nombreuses boucles, les traits figés par la peinture, la taille ceinte d’une toile de jute estampillée « 100% » qui avait dû contenir du café. De son poing dardait une dague rouillée qu’il manipula avec agilité au-dessus des têtes avant de la plaquer sur la poitrine de Nathan. Il perça lentement l’épiderme, puis la chair, creusa un sillon écarlate jusqu’au nombril. La lame émoussée déchirait la peau en écorchant Nathan à chaque centimètre et ouvrait son corps comme une fermeture Éclair. La souffrance qui occultait toutes les autres ou s’y ajoutait, il ne savait plus très bien, rapprochait peu à peu Nathan de l’inconscience et du trépas. L’homme souleva le poignard dégoulinant au-dessus de son bas-ventre, provoquant des cris et des chants autour de lui. La liesse annonçait quelque chose. Les villageois s’écartèrent en cercle pour permettre à deux guerriers décharnés de s’affronter au bâton. L’ambiance du village était à la fête. Ils célébraient leur prise.

Les deux Africains se mirent en garde et s’observèrent jusqu’à ce que le grand costaud signale le début du combat. Ils croisèrent du bois pendant une minute, alternant les blocages et les attaques aux jambes, aux bras, à la tête. Les corps noirs rougissaient sous les coups portés avec une extrême violence. L’un des adversaires s’écroula à la suite d’une frappe assenée à la tempe. Le vainqueur leva sa batte maculée de sang aux extrémités. Le baraqué se pencha vers Nathan et traça un deuxième sillon d’hémoglobine, parallèle au premier. On aurait dit qu’il comptabilisait les points sur son torse. On fit place à deux autres guerriers. Ceux-ci étaient plus agiles et expérimentés que les précédents. Leurs enchaînements répétitifs s’apparentaient à l’un de ceux du viet vo dao : « Le mouvement aérien de la grue qui fond ensuite vers la plaine, passe sous un pont et surprend sa proie sous le regard du paysan qui pique et bêche ».

Le bâton fut la deuxième arme inventée par l’homme, après la pierre. À en juger par son premier contact avec la tribu, Nathan estima que ses membres maîtrisaient les deux. Manié avec précision et dextérité, le bâton pouvait neutraliser un ou plusieurs ennemis, sans impliquer obligatoirement la mort de ceux-ci. Les moines bouddhistes, qui n’avaient pas le droit de tuer, l'utilisaient pour se défendre, mais aussi pour la marche ou pour la cueillette des fruits. Au viet vo dao, la technique portait le nom de bo phap. Lors d’un long séjour au Vietnam, Nathan avait pratiqué intensivement cette arme naturelle dont il usait comme d’un prolongement du corps. En voyant se battre les hommes de cette tribu, il songea que le bo phap pouvait être sa seule chance de survie. Comment les inciter à le faire participer à ce tournoi brutal qui laissait à terre les vaincus et glorifiait les vainqueurs? En les laissant se décimer, Nathan voyait se réduire le nombre d’adversaires qu’il aurait à affronter, mais augmenter les entailles dans sa poitrine. Il choisit d'agir sans attendre. S’inspirant des rires moqueurs des gamins qui avaient couvert de honte le petit lanceur de cailloux maladroit, Nathan se gaussa bruyamment. Les visages les plus proches se tournèrent vers lui. L’un des combattants regarda dans sa direction. Son adversaire en profita pour le cogner au crâne. Le malabar, qui devait être le chef du village à cause du silence qu’il savait imposer à chacune de ses interventions, frappa son prisonnier d’un coup de pied. Ligoté aux poignets, Nathan pouvait bouger sa main droite. Il pointa son index vers le vainqueur puis ramena le doigt vers lui, recommençant plusieurs fois ce petit geste. Son tortionnaire leva le couteau qu’il rabattit sèchement, tranchant la liane qui immobilisait son bras droit. Nathan désigna aussitôt le guerrier victorieux et ramena son poing contre sa poitrine ruisselante. Ils comprirent enfin qu’il voulait se battre, qu’il se proposait de jouer le lion dans l’arène.

Après l’avoir détaché et soulevé sans ménagement, on lui flanqua un bout de bois dans les mains et on le propulsa face à son adversaire. Les femmes se mirent à danser et à chanter pour soutenir leur champion qui n’allait faire qu’une bouchée du blanc-bec arrogant. Nathan se mit en garde, pied gauche en avant sous la jambe fléchie, bâton collé au coude et reposant sur les deux mains, entre le pouce et l'index. Oubliant le rituel du salut qui, ici, n’était qu’une perte de temps et un avantage concédé à l’opposant, il para une première attaque. Avancée du pied droit au même niveau que l’autre, glissement du bâton dans sa main gauche pour le ramener devant lui comme une canne à pêche, poing droit serré à la taille, blocage du bâton, pas de côté. Utilisant ses mains comme le yin et le yang, l’une souple et l’autre ferme, Nathan fit glisser le bo tout en improvisant une rotation avec ses hanches. Ses pieds se vissèrent dans la boue, le bâton fendit l’air horizontalement à mi-hauteur. Ancré au sol, il fit passer le bâton sur son épaule gauche et frappa de haut en bas en faisant glisser sa main gauche et en pivotant sur lui-même pour accroître la puissance de sa deuxième contre-attaque. Les deux frappes, tellement rapides qu’elles parurent simultanées, touchèrent les deux poings de l’adversaire qui lâcha son arme aussitôt. Nathan le piqua au hara et enchaîna par une frappe circulaire à la tempe. Crucifié par la douleur, l’Éthiopien tenait à peine debout. Nathan lui passa le bo derrière un genou et le faucha pour bien montrer qui était le nouveau vainqueur.

Les danses se figèrent et les chants se muèrent en murmures. Le chef fendit la foule en hurlant. Il invectiva le vaincu qui gisait à terre et s’adressa à Nathan dans un dialecte qui n’avait rien de mélodieux. Il coinça son couteau derrière la corde qui lui servait de ceinture et se fit porter un bâton.

Nathan profita de ce flottement pour analyser la topographie des lieux. Devant lui, les huttes étaient bâties les unes à côté des autres. La pluie les avait trempées, à présent le soleil était en train de les sécher. Un filet de fumée s’élevait d’un brasier à quelques mètres seulement. Avec tous ces éléments, il pouvait déclencher un incendie et surtout un gigantesque rideau de fumée. Des vaches décharnées et nonchalantes, couronnées par des nébuleuses de mouches tsé-tsé, broutaient les quelques touffes d’herbe qui semblaient avoir poussé avec la dernière ondée. La population et le bétail étaient rassemblés là. Au total, une dizaine de bêtes et une cinquantaine de personnes. La moitié était des hommes, armés de bâtons pour les trois quarts. Deux portaient des fusils-mitrailleurs en bandoulière. Quelques mètres les séparaient. À gauche, le plateau se terminait par un précipice au-dessus de la vallée. À droite, la colline arborée par laquelle il était venu constituait la meilleure issue de secours. Derrière, le plateau continuait sur des kilomètres. Il enregistra cette configuration pour s’en servir le moment venu. Car en face de lui, le colosse devenait menaçant. Il venait de tester la souplesse et la robustesse de son bâton sur l’ex-adversaire de Nathan qui était en train de se relever péniblement. Le crâne de l’homme avait éclaté comme une citrouille tandis que le reste du corps était renvoyé par terre, sans vie. La scène avait été d’une violence inouïe, mais elle avait montré à Nathan le coup favori de son opposant : l’attaque circulaire horizontale, capable de décapiter plusieurs assaillants simultanément. Celle que Nathan ne tarderait pas à utiliser contre le village. Il se concentra pour dépasser la douleur qui suintait de sa nudité. Il avait provisoirement vaincu la peur et la souffrance, avait atteint le calme des eaux limpides, s’était débarrassé de toute pensée, de toute tension, de tout attachement, autant de failles qu’il ne voulait pas concéder.

Fier du mouvement qu’il venait d’exécuter, le chef du village allait probablement le reproduire.

Effectivement, il attaqua d’emblée avec deux frappes circulaires, l’une à hauteur des jambes l’autre au niveau de la tête. Nathan sauta au-dessus du premier coup, s’accroupit sous le second. Il resta dans cette position et attendit. Le guerrier amorça la troisième rotation. À mi-course, c’est-à-dire à l’instant où la tige de bois passa dans son dos, il présenta une faiblesse. Une faille, un suki, que l’on doit saisir. Il en affichait même deux : dans cette position, il était vulnérable et il était dans sa phase d’inspiration, donc la plus fragile.

Nathan piqua de bas en haut le menton de l’Africain en poussant un kiaï. Le bâton décolla comme un piston et resta planté dans la gorge. Love lâcha prise, se badigeonna le visage avec le sang qui maculait son torse et s’empara du bâton de son adversaire.

Il lui restait maintenant tout un village à anéantir.

Deux corps inanimés et sanglés d’un fusil d’assaut s’écroulèrent au milieu de la foule. Personne ne vit la double attaque verticale et horizontale qui venait de fendre l’air. Du calme intérieur absolu qui habitait son corps meurtri, Nathan avait fait jaillir le mouvement, avant même que le premier des villageois ne s’apprête à frapper. Concentré sur la situation, son esprit dominait, occultant toute pensée pour ne pas offrir la moindre seconde à l’ennemi. Le corps et la technique avaient suivi, inconsciemment, automatiquement, naturellement.

Il avait d’abord lancé un kiaï, cri rauque et terrifiant poussé par ses entrailles, paralysant l’ennemi durant une fraction de seconde supplémentaire, nécessaire au bo pour atteindre son but. Car au terme du combat qui avait vu son chef vigoureux s’effondrer dans la boue, la foule s’était figée dans l’instant. Face à une situation qu’elle n’avait pas prévu, elle cherchait la parade. Elle pensait. Offrant ainsi un énorme sukià Nathan. Il avait exploité ce vide qui séparait le moment où ils décideraient d’attaquer et celui où ils le feraient.

Les deux premiers coups mortels destinés à neutraliser les armes à feu furent suivis de nombreux autres, chacun porté avec efficacité. Le bâton fendait l’air, glissait sur ses paumes, virevoltait, vibrait contre les obstacles qu’il rencontrait, tour à tour pique, fouet, matraque, lance, sabre, véritable hélice qui tournoyait autour de lui, rotor de bois lui collant à la peau, bouclier de vent infranchissable, tornade qui fêlait, décapitait, tronçonnait. Les corps tombaient autour de lui, flasques, moissonnés comme des gerbes de blé sous les coups de faux. Nathan ne pouvait pas se permettre de gaspiller du temps. Il atteignait et fendait du premier coup, sans distinction. Il ne regardait pas ses adversaires, il les pressentait. Chacun de ses gestes était unique, juste, pour donner la mort en un coup. Il concentrait son énergie et la projetait à la pointe de son arme. En bout de course, l’extrémité du bâton atteignait la vitesse d’une balle de pistolet. Les frappes, aériennes, légères, puissantes, n’avaient besoin que d’effleurer l’ennemi qui se trouvait projeté par l’énergie déplacée.

Au cours de ces premières et précieuses secondes de bataille qui lui avaient donné l’avantage, Nathan avait utilisé la technique du debana à laquelle ont recours les grands maîtres en kendo, consistant à attaquer l’adversaire avant qu’il ne le fasse.

Passé le debana, les guerriers réagirent.

Après avoir maîtrisé le temps, Nathan devait contrôler aussi l’espace.

D'un revers du bo, il dévia une branche qui s’abattait sur lui, fit glisser le bâton dans ses mains pour assener un coup à la tête, perfora d’un coup de pied direct l’assaillant qui surgissait derrière lui, reposa la jambe gauche pour décocher la droite sur un autre attaquant, la replia sans la poser avant de bombarder un coup de pied latéral dans le plexus d’un troisième guerrier, suivi d’un coup de pied latéral gauche destiné à neutraliser celui qui venait dans son dos, d’une rotation du bo au-dessus de sa tête et d’un coup de pied retourné. Débordé par les assaillants qui fondaient sur lui quatre à quatre, Nathan était obligé de compléter ses enchaînements au bâton par des enchaînements de jambes. Il se servait même de son torse pour donner de la vitesse au bo qu’il ne tenait plus que d’une main pour marteler des coups de poings ou de coudes. Il cassait des crânes et des côtes à coups de truc cuoc, de hoanh cuoc, de bang long cuoc, de hau cuoc, de hau dao cuoc, toute la panoplie du viet vo dao.

Il parvint à se frayer un passage à travers la masse humaine hargneuse qui l’entourait pour accéder au troupeau de bovidés. Il bondit sur l’une des bêtes et se dressa sur l’échine de l’animal. Sa position dominante lui permit d’élargir son angle de vision et de réduire le nombre de coups pour mieux les ajuster. Les femmes s’étaient regroupées à l’écart du champ de bataille. Les hommes s’étaient tous armés et se réorganisaient. Il repéra le brasier, la position du soleil qu’il devait garder dans son dos. Un reflet attira son attention. Une culasse. Un homme venait de récupérer un fusil sur l’un des macchabées. Nathan sauta de vache en vache, marcha sur des têtes et des épaules, survolant ses ennemis avant de fondre sur celui qui s’apprêtait à utiliser l'arme. Ses talons heurtèrent la mâchoire qui se décrocha en même temps que le fusil. Nathan toucha le sol en position basse, nhi tan, une jambe pliée, l’autre raide, le bras droit tendu devant lui, paume tournée vers l’extérieur tandis qu’il fit passer le bo en protection le long de sa colonne vertébrale et de sa nuque. Ce dernier geste le sauva d’un coup de machette meurtrier qu’il ne vit pas venir. La lame effilée coupa le bâton en deux et entailla la chair en stoppant à quelques millimètres des vertèbres. Il se retrouva avec un bâton court entre les doigts. Le bo devint un jo. Il fallait recourir à une autre technique, celle qui jadis avait été développée par un samouraï nommé Musô Gonnosuke. Elle impliquait de s’approcher plus près de l’adversaire et de viser les points vitaux. Nathan vrilla sur lui-même et aligna ainsi une série d’atemi, pilonnant simultanément des cœurs, des aisselles, des plexus, des nerfs optiques, des foies. Après avoir temporairement fait le vide autour de lui, il saisit le fusil-mitrailleur, le cala à la hanche et effectua un demi-cercle en écrasant la détente. Une courte rafale fit tomber quatre hommes. Le chargeur ne contenait presque rien. Il bloqua un coup avec son avant-bras qui se fendit en deux, arrosant son assaillant d’une gerbe d’hémoglobine. Une douleur aiguë lui arracha un cri. Elle ne venait pas de son bras pantelant, mais d’un couteau qu’on venait de lui enfoncer dans l’épaule. Utilisant l’adrénaline qui venait de gicler dans ses veines, il vrilla comme une toupie, libéra un crochet fulgurant, vissa à 180 degrés la tête de l’homme qui venait de le poignarder. L’homme lâcha le manche de son arme et vacilla. Mais avant qu’il ne s’écroule, Nathan avait déjà refait un tour sur lui-même, balançant un coup de pied sauté circulaire. Au moment de l’impact, il sentit exploser la boîte crânienne. Il atterrit sur ses jambes fléchies, arracha le couteau dans son dos pour le planter dans une gorge, plia les jambes pour éviter un projectile qui lacérait l’air au-dessus de lui, ramassa un bâton qu’il moulina de plus en plus rapidement. Des profondeurs de son ventre il puisa un kiaï contenant tout ce qu'il lui restait d’énergie. L’extrémité du bo percuta le brasier. Un faisceau de charbons et de braises cribla l’espace autour de lui. Une balle siffla près de sa tempe. Le bout du bâton fusa en sens inverse, remonta la trajectoire jusqu’au canon et transperça un poumon. Nathan ramena le bâton contre le torse et de son seul bras valide multiplia les piques, les frappes, les rotations verticales, horizontales ou en huit, repoussant ceux qui étaient encore debout vers le terrain inconfortable qu’il leur avait réservé, jonché de braises et bordé par un précipice. Quelques-uns se mirent à danser sur les braises éparpillées. Plusieurs huttes commençaient à fumer. Nathan s’employa à décimer les derniers hommes du village, dont les regards hésitaient entre le vide, le sol et leurs habitations en flammes, le bâton qui foudroyait tous ceux qui s’en approchaient et l’étranger couvert de sang. Les six derniers s’alignèrent instinctivement face à lui. C’était ce qu’attendait Nathan. Un coup horizontal à l’aile gauche, un à l’aile droite. Deux cages thoraciques volèrent en éclat. Le coup suivant fondit à 45 degrés, brisant une clavicule. Presque en même temps il courut face à l’abîme, le bâton à l’horizontale. Il percuta de plein fouet un guerrier et emporta dans sa course les deux autres qui l’encadraient. Les trois Éthiopiens perdirent l’équilibre et furent propulsés dans la vallée, deux cents mètres plus bas.

Nathan s’arrêta juste au bord, ancra ses pieds au sol, pivota et constata qu’il n’y avait plus un seul homme debout. Une femme, plus téméraire, fondit sur lui. Il la stoppa net d’un coup de bo porté au cou. Elle s’étala sur le dos dans des braises et hurla, incitant ses congénères à lancer l’assaut. Nathan n’était plus en mesure de combattre. Il se précipita vers le village en train de brûler pour disparaître tel un ninja derrière un rideau de fumée. Mais déjà, plusieurs femmes lui barraient le chemin. Elles semblaient déterminées à en découdre avec celui qui venait de tuer leurs pères, leurs maris, leurs fils. L’une d’elles fonça sur lui avec un couteau. Nathan esquiva en sortant de la trajectoire, se retrouva sur le côté de la furie qu’il sécha d’un direct à la tempe. Une autre plongea sur lui. Il bloqua le bras armé, écrasa un genou dans son ventre, inséra son avant-bras au-dessus du bras armé qu’il cassa net en forçant sur la clef. Des morsures, des griffures, des coups de poings et de crosse se mirent à grignoter son corps qui ressemblait déjà à une gigantesque plaie. Il tira sur toutes les boucles d’acier qui se présentaient à sa portée, comme autant de goupilles reliées aux oreilles, aux narines, aux mamelons... Dans la confusion, il arracha même un énorme plateau labial qui fit place à deux longues ficelles de sang et de chair sur le visage d’une jeune fille défigurée. Le résultat fut à la hauteur de ce qu’il escomptait. Une gigantesque détonation de hurlements propulsa les harpies vers l’arrière, offrant une issue à travers la mêlée. Nathan courut dans la fumée sans se retourner, sans essayer de se battre. Il courut nu, dans un état second. Il courut blessé, exsangue, estropié, couvert d’hémoglobine, de caillots, d’ecchymoses et de sueur. Il courut sans s’arrêter, jusqu’à se vider de toute son énergie, de son adrénaline et de son sang.


leroy_barre_separation